Aller à Rocamadour

Cela faisait une bonne trentaine d’années que je voulais visiter Rocamadour et je n’ai pu le faire qu’en cette fin de décembre. Finalement, Dieu exauce bien tous nos vœux, mais parfois il prend son temps et surtout, on ne sait jamais comment il va les exaucer. D’où la nécessité de cultiver la patience. Dire que Rocamadour « c’est super » est un peu trop galvaudé : ça ne veut rien dire, presqu’une offense, et ça ne donne pas la mesure de la majesté du lieu, surtout de la sérénité qui s’en dégage. Peut-être qu’en haute saison, la sérénité aurait été moindre. Mais nous étions en hiver, donc peu de monde alentour et surtout le brouillard a mis plusieurs heures à se lever, comme s’il hésitait à dévoiler cette roche audacieuse aux regards des curieux. Finalement, le soleil froid et clair a eu raison du brouillard et l’on se retrouve totalement muet et saisis devant tant de hardiesse, presque de l’impudence. C’est vrai, la construction de la falaise montre la hiérarchie de la société médiévale dans cette région du Quercy : le château domine en même temps les sanctuaires et la vallée où devaient travailler les manants. La falaise montre les trois ordres à leur place. Le site a subi des dégâts pendant les guerres de religion et pendant la Révolution.

Mais la volonté de l’esprit de ceux qui prient a eu raison des destructions. Il n’y a plus de seigneurs, ni de manants mais les pèlerins chrétiens sont toujours là. J’ai toujours été impressionnée par la volonté de certaines personnes qui veulent « s’élever », aller vers le haut, vers l’Absolu. A présent, Rocamadour, c’est ça : une volonté farouche, aussi dure que la roche, de quelques personnes qui voulaient et qui veulent toujours aller vers le haut. La ténacité des pèlerins et des orants s’est illustrée par les sanctuaires construits à flan de rocher. Y aller, c’est aussi revivre la passion du Christ, mais l’issue n’est pas la même pour nous, pauvres pèlerins qui ne souffrons nullement de nous élever et  ne le faisons que pour avoir la possibilité d’admirer la vallée en contrebas : dominer la nature, mais surtout se dominer et se rapprocher du ciel. Malgré le temps qui passe, Rocamadour reste une prière et une offrande à Dieu. La Vierge noire, qui daterait du 12ème siècle, presque minuscule parce que sans prétention, nous attend pour nous offrir sa patience et sa sérénité qui meublent sa foi en Dieu. De l’espoir aussi. Comme exemple, les nombreux ex-voto qui longent le mur en remerciements presque muets. La Vierge de Rocamadour est plus célèbre, parce que plus apaisante, que le saint Amadour qui serait enterré là.

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Voyage au fond de l’âme

On ne sait jamais pourquoi on participe à un voyage. Différentes raisons sont avancées, comme le prix, les dates et le genre d’association qui l’organise. Mais on dit aussi que si on fait partie des participants, c’est que tel était le destin prescrit et que le voyage faisait partie du cheminement.

Il y a plus de 30 ans, j’étais partie en Turquie en ayant quelques connaissances sur l’histoire du pays, l’empire ottoman, Suleyman le Magnifique et Sainte Sophie. Mais je ne connaissais pas Rumi qui n’avait pas fait partie de mon enseignement.

30 ans plus tard, ne sont plus présents que Rumi et la danse derviche dans laquelle je me noie littéralement. Ce fou de Rumi perturbe l’âme et la secoue. On est jaloux de cette manière d’être fou de Dieu et l’on aimerait bien savoir comment il est parvenu à toucher le ciel.

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Aller prier à l’aube dans une de ses mosquées turques, si fières, si élancées, si élégantes a été un moment privilégié. Naître tous les matins au monde grâce à un appel à se fondre dans l’éternité est une expérience sans pareille, d’autant que la récitation de versets coraniques se faisait toujours comme un chant, une prière et non pas un commandement. Je l’ai toujours dit : l’Islam a été capté dans sa quintessence et dans sa beauté par des non-Arabes.

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Mosquée attenante au tombeau de Rumi

A Istanbul, une confrérie mevlevi dirigée par une femme frêle comme un roseau, nous a offert un véritable banquet, servi par des femmes et des hommes, tradition d’accueil et d’hospitalité toute musulmane. Ils parlaient turc, nous français et bien sûr l’anglais a pallié à beaucoup de choses. Mais tout était compris par le geste, le regard et le sourire. Un monde d’esprit où la parole n’est peut-être pas si utile que ça. Puis, ils ont dansé, hommes et femmes, à tour de rôle parce que la pièce n’était pas si grande. Et l’idée que l’Islam n’était qu’accueil et hospitalité, que musique et douceur, s’est ancrée dans l’esprit avec une force indéfectible. J’étais simplement tranquille et apaisée d’être parmi ces gens qui ont fait de la danse et de la musique, de l’amour et de la tolérance, leur manière d’être au monde. J’ai eu la certitude d’être du bon côté de la vie, dans tous les sens du terme.

Comme ce monsieur d’un certain âge, cheikh de la confrérie « djerahiya », qui dansait au milieu de ses disciples comme un jeune de 20 ans, heureux comme un enfant, souriant comme si le monde lui appartenait, illuminé par on ne sait quoi, donnant l’impression que le monde s’arrêtait à cet instant-là, pour lui mais aussi pour tous les autres. J’aurais voulu être serrée dans ses bras, qu’il me dise que tout est possible, la danse mais aussi l’amour, qu’il me dise de ne pas avoir peur de cet amour si immense et parfois inatteignable. Les femmes n’ont pas participé à la danse. Je comprends que cette force intense dans la voix et dans le geste, dans la danse et dans le rythme ne pouvait être à ce moment que masculine. Mais mon côté féminin, si prompt à se rebeller, à solliciter, à revendiquer, me disait que les femmes aussi devaient être capables de parvenir à cette transe maîtrisée, mouvante comme une houle et ces chants qui perturbent l’esprit et le dérange dans sa quiétude routinière et matérielle. Mais non, les femmes n’ont pas bougé. Et qu’on ne me dise pas que la spiritualité des femmes doit être intérieure, comme ces mystiques juifs qui justifient l’interdiction faite aux femmes de monter à la torah, car leur spiritualité serait totalement intérieure. Je dois avoir un côté masculin très présent pour avoir voulu sauter par-dessus la barrière pour rejoindre la danse de ces hommes dont j’étais jalouse et leurs mouvements à la fois forts et rythmés, doux et affirmés, raffinés et puissants, qui disent la volonté de se fondre dans le divin et de disparaître en fumée. Des jours après, la magie de l’instant n’a toujours pas disparu.

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Le tombeau de Rumi était tranquille, majestueux, illuminé par des fenêtres, décoré par des inscriptions en lettres arabes qui disaient l’anéantissement et l’abandon à Dieu. Il semblait toujours danser dans les airs, car le tombeau devait l’empêcher de bouger. Il avait laissé son corps reposer et ne dansait plus qu’en esprit.

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Tombeau de Rumi

Il était étonnant de sentir toute cette spiritualité pratiquement palpable, d’autant qu’elle se propageait parmi le groupe, chacun venu pour goûter à l’on ne savait trop quoi. Puis, grâce à Rumi, à toutes les personnes rencontrées et à tous les espaces si emplis de sainteté, on a su.

Femmes soufies

 

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« Logement » d’une femme ermite bouddhiste (Tibet)

Pour parler des « femmes soufies », il faudrait définir les deux termes. Si tout le monde sait à peu près ce que le mot « femme » signifie, il faut tout de même prendre garde à ne pas le confondre avec le mot « féminin », aspect qui se retrouve aussi chez les hommes.

Quant au mot « soufi », il suppose non pas seulement faire partie d’une confrérie, mais être en lien avec le divin, vivre dans la proximité de Dieu et renoncer à soi. Un lien spécifique qui permet à celle ou celui qui est « réalisé », de connaître l’invisible, el ghaïb. Etre soufi, c’est arriver au bout du chemin pour parvenir à une certaine réalité après avoir passé plusieurs étapes (maqam ou mawqif) ou haltes. Ibn Arabi dit que pour être réalisé il faut avoir vécu tous les noms divins, expérimenter tous les attributs de Dieu, du plus négatif au plus positif. Si l’on devient « samad » (qui se suffit à lui-même), on touche au but. Sur le plan humain, on passe ainsi d’un ego dominateur et penché vers le mal à un ego parfaitement contrôlé et maîtrisé, tourné vers le bien.

On parle beaucoup et l’on connaît beaucoup de femmes soufies et ce pratiquement depuis le début de l’Islam. On dit que bien des femmes ont préféré vivre une vie de spiritualité profonde pour résister à une certaine sécularisation déjà en cours au début de l’expansion de l’Islam. La plus célèbre de ces femmes, certainement parce que Joinville au 13ème siècle et l’évêque Camus au 17ème, en ont parlé, est Rabi’a Al ‘Adawya, contemporaine de Hassan Al Basri au début du 8ème siècle de notre ère, tous deux originaires de Basra en Irak. On connaît peu la vie de cette Rabi’a, était-elle orpheline ? prostituée ? domestique ? Mais dont on connait quelques poèmes qu’elle aurait écrits. On lui attribue également des miracles comme de se déplacer sur un tapis volant ou de voir la Kaaba s’avancer vers elle lors d’un pèlerinage. Elle avait une compagne Maryam al Basrya qui serait morte en extase, mais beaucoup moins célèbre qu’elle. Lire la suite

Etre musulmane en France

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Deux musulmans convertis

Humiliations publiques, attaques grossières sur les plateaux de télévision ou dans la presse, excès de langage de personnages dit « intellectuels », stigmatisations, délations : non, nous ne sommes pas dans les années trente, mais à la fin de l’année 2019 dans un pays de liberté. Tout ce mépris et toute cette haine se déversent depuis quelques années en France, sans parler du ton sarcastique employé par les journalistes pour parler des pays musulmans, comme ces derniers temps, la Turquie et son équipée contre les Kurdes : les bombardements des Etats-Unis, de la France ou d’Israël passent mieux. Si durant les années trente, les Juifs étaient la cible de ces excès et de cette chasse aux sorcières, aujourd’hui, ce sont les musulmans et surtout les musulmanes.

En tout état de cause, les hommes habillés de djellaba et portant barbe sont moins stigmatisées que les femmes. Je ne comprends pas pourquoi la femme musulmane portant un voile sur la tête est tant appréciée par les médias français qui ne semblent n’avoir rien d’autre à dire.

C’est une belle opportunité pour le gouvernement qui trouve ici une manœuvre dilatoire pour ne pas parler de ses échecs économiques et surtout des remises en cause des acquis sociaux, comme la retraite, l’école pour tous, les soins à peu près gratuits, le droit au logement. Les réformes se multiplient pour faciliter la mise en place d’un ultralibéralisme qui ne s’intéresse pas aux droits humains, mais seulement aux gains rapidement multipliés. Dans les années 80, sous un gouvernement de gauche, c’était exactement la même chose. On aime ressasser des choses qui auront les réactions attendues du public et de l’électorat qui penche sérieusement, dans toute l’Europe, vers l’extrême-droite. Lire la suite

Femmes en Islam (suite…)

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Jeune couple de mariés à Samarkand

Le statut de la femme musulmane dans le Coran prête à discussions et les critiques envers l’Islam tiennent surtout compte de ce statut qui fait de la femme une éternelle mineure, même si l’égalité ontologique de la femme et de l’homme est précisée dans le texte (notamment 33/35). Le Texte des musulmans donne l’impression d’adresser cette égalité ontologique à l’être adamique, créé de féminin et de masculin, alors que les autres versets juridiques s’adressent à la femme, par opposition à l’homme.

La preuve d’un statut inégalitaire se trouve dans ces versets coraniques qui datent dans leur grande majorité de l’époque médinoise et où la femme se désignée comme un champ que le mari peut labourer selon ses désirs, où elle hérite de la moitié des parts d’héritage, où elle peut se retrouver avec des coépouses, tout cela bien sûr, parce que Dieu aurait avantagé les hommes par rapport à elles. L’époque médinoise est celle durant laquelle le Prophète tente de mettre en place une société basée sur des principes musulmans tels qu’il les conçoit. A cet effet, il doit tenir compte des coutumes tribales qui régissent la société arabe depuis plusieurs siècles.

Ces versets prouvent l’avancée, par rapport aux textes religieux précédents, du texte coranique en son temps et dans son espace en ce qui concerne les femmes de la région. Ainsi, le Coran limite la polygamie à 4 femmes, le texte la conçoit dans un contexte sociopolitique tribal où les femmes se retrouvaient veuves après les guerres et cette polygamie est fortement liée à la prise en charge des orphelins. Egalement, les femmes n’héritaient pas à cette époque, une situation qui se retrouvait aussi en Afrique du nord chez les populations berbères, pour des raisons de divisions de patrimoines. Lui donner au 7ème siècle la moitié d’une part d’héritage doit être considéré comme une avancée. Le statut d’une femme seule dans une société patriarcale du 7ème siècle ne devait pas être évident, et l’exemple d’une Khadija riche et veuve, selon la tradition, ne devait pas être courant. Lire la suite

Rencontre sur l’Emir Abdelkader

Néo-Islam (suite)

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Lever de soleil en Norvège au mois d’août

Dernièrement, j’ai assisté à un moment de prières, de méditations et de fikr (réflexions sur les textes) dans une salle à Paris. Ce qui était nouveau, c’est que l’assemblée était totalement mixte. Si l’on dit ça pour une église, c’est une vérité de la palisse. Pour un lieu de prières musulman, c’est moins évident.

Durant cette rencontre, non seulement l’assemblée était mixte, mais deux femmes ont conduit la prière et ont fait office d’imames. Deux femmes converties à l’Islam qui prononçaient les versets coraniques avec un accent. J’avoue que ça m’a un peu « amusée »…

On a toujours glosé sur la mixité d’un lieu de prières musulman : les femmes, dit-on, ne peuvent pas prier devant les hommes, car les hommes (pauvres d’eux) ont des instincts sexuels qu’ils ne peuvent pas réprimer (un ami professeur de SVT – chrétien – me l’a confirmé). L’instinct du bonobo mâle est donc toujours présent, alors qu’une femme qui prie derrière un homme, c’est moins « dangereux ». Mais durant cette rencontre à Paris, nul homme ne s’est senti mal à l’aise, autrement il n’aurait pas été présent.

Le fait est que durant la prière le fidèle est en principe en lien avec Dieu, il ferme les yeux pour mieux intérioriser cette « conversation » (munajat) avec Dieu,  ou bien il baisse les paupières pour ne se concentrer que sur cette « conversation » et sur l’effet que produisent les mots coraniques dans son cœur. Etre ensemble pour prier ou prier ensemble, tient au fait que nous mettons en commun notre être spirituel, nous ne faisons qu’un puisque Dieu est Un. Et si l’on baisse ou ferme les yeux durant ce moment spirituel, qu’importe ce qui se trouve devant nous ?

Durant ces moments, et je l’ai ressenti personnellement, ce ne sont plus des femmes et des hommes qui prient, mais uniquement des êtres spirituels qui sollicitent le divin.

Beaucoup de femmes n’étaient pas couvertes et priaient, les imames aussi, la tête découverte. Il va sans dire que beaucoup de femmes, moi la première, ne portaient pas de jupes longues.

Il faut dire que cette rencontre a surtout  intéressé des convertis, la moitié sinon les 2/3 de l’assemblée étaient des Européens et des Européennes convertis. D’autres « Européens », étaient assis au fond de la salle sur des chaises, intéressés par cette assemblée iconoclaste et nouvelle. Un curé et un rabbin étaient aussi présents.

Une femme imame de Los Angeles, parlant anglais bien sûr, ainsi qu’une autre de Berlin avaient été invitées pour assurer la rencontre de la justesse de son choix et la soutenir.

L’ambiance était chaleureuse, bon enfant, comme si l’on était tout étonné de pouvoir enfin prier ensemble, en se passant des diktats conservateurs et plus ou moins rétrogrades. On avait l’impression de respirer à l’air libre, personne n’était là pour nous dire que notre prière était valable ou ne l’était pas ou que notre tenue ne convenait pas.

Dans les médias, des imams (hommes) ont trouvé l’initiative « intéressante », mais trop brusque, trop rapide. Si attendre 1500 ans, c’est aller vite en besogne, c’est à désespérer de l’intelligence humaine.

C’est vrai, les sociétés musulmanes n’ont pas connu de sécularisation. Elles n’ont pas eu le temps de réfléchir sur leurs pratiques religieuses. Après les périodes coloniales, elles sont entrées de plein pied dans la mondialisation qui, pour certains, est trop rapide, trop brusque, trop meurtrière. Ainsi, les femmes font des études supérieures, occupent des emplois de cadre, mais certaines sont voilées, et toutes héritent à moitié et ne se marient qu’avec l’accord d’un homme. C’est un déséquilibre tendancieux et plutôt dangereux. Si la mondialisation bouscule les certitudes, rester ancré et attaché à des coutumes, rassure et donne l’impression de rester fidèle à ses racines et à ses traditions. Revoir ses traditions peut sembler à certains et certaines comme une perte de soi.

Mais il est heureux que certaines musulmanes et musulmans, notamment ceux qui vivent en  France, éprouvent le besoin de dépasser des dogmes d’un autre âge et sont finalement en accord avec leur être profond pour pratiquer une religion et réciter des textes de spiritualité sans avoir peur de déroger. Parce que l’important, c’est d’être en paix avec soi-même, quelque soit la manière de prier ou de pratiquer une religion. Heureusement, la pression sociale en France n’est pas éprouvante.

Quid de l’Algérie ?

En tant que membre d’une confrérie soufie, la politique ne m’intéresse que dans la perspective de voir comment l’humain responsable politique organise la société dans laquelle il vit. J’ai toujours été intéressée par la politique mais jamais pour en faire, comme si dès mes 18 ans, je savais déjà les chausse-trappes qui parsèment le parcours et les ambitions assassines.

Je ne peux m’empêcher de regarder des émissions politiques ou des documentaires historiques qui rappellent toujours ce qu’ont fait les politiques des sociétés passées et présentes. Je ne désespère pas encore de l’être humain, mais il faut avouer qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

La méditation soufie et les prières, ce rappel constant au divin me permettent de rester dans mon axe et de m’ « éloigner du monde ». Je pense faire mon travail consciencieusement mais la réforme des lycées ne m’atteint pas, tout comme le fait que je gagne bien moins que si je travaillais dans le privé. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je peux transmettre aux jeunes et ma manière de trouver des arguments pour être crédible.

Mais la situation en Algérie me préoccupe tout d’abord parce que c’est mon pays de naissance où se trouve encore une partie de ma famille. Ensuite, la décennie noire m’a traumatisée comme si j’y étais présente et m’a laissée dépourvue et anéantie devant la férocité des attentats et des tueries. Je ne savais pas que les hommes de mon pays de naissance étaient capables de tant d’horreur. Dans mon esprit, l’horreur était le fait des Occidentaux avec le massacre des Amérindiens, l’inquisition et les colonisations, ce n’était pas le fait d’Algériens sortis depuis peu de temps d’un siècle et demi de soumission à la France, sans parler des Ottomans. Mais, on le sait, les victimes deviennent bourreaux, contre eux-mêmes et contre les autres. L’histoire de la seconde guerre mondiale et celle de la création de l’Etat d’Israël qui se dit « Etat juif » sont là pour nous le rappeler tous les jours.

Depuis février de cette année, les Algériens descendent dans les rues de leurs villes et demandent aux politiques du régime de partir. La presse occidentale ne parle plus de ces manifestations qui se déroulent chaque vendredi, jour chômé, dans le calme et la dignité. On est devenu fiers de ces femmes et de ces hommes qui manifestent sans heurt et sans haine.

Le régime, celui des militaires qui tiennent le pays depuis 1965, ont procédé à des arrestations pour détournement de fonds publics (pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant alors que les fortunes se construisaient librement ?), à la destitution du président en fauteuil qui se présentait (le voulait-il vraiment) pour un 5ème mandat.

Nous sommes aujourd’hui près du 7ème mois de manifestations, toujours, semble-t-il, dans le calme, sans que la police n’intervienne et sans que les chars militaires n’investissent les rues. Le responsable militaire vient de proposer une élection présidentielle avant la fin de l’année. Mais les partis « d’opposition » ne l’entendent pas ainsi, ni la société civile.

Beaucoup d’Algériens, aussi bien des femmes que des hommes, m’ont toujours rappelé les populations arabes du 7ème siècle : peu de lien avec le politique, refus de toute ingérence dans leurs affaires, désobéissance constante, clientélisme, liberté pour soi mais pas pour les autres, peu de respect pour le bien public, appât du gain facile, dogme religieux peu lié à la vie quotidienne… Durant la colonisation, le FLN avait fini par se présenter, à coup d’assassinats et de disparitions, comme le seul représentant légitime du peuple algérien pour un seul but : l’indépendance et il a réussi.

Aujourd’hui, je ne sais pas ce que peut représenter le « peuple » algérien : des heurts se sont produits entre « Arabes » et Berbères. On oublie toujours que les populations berbères de l’Algérie ont connu toutes sortes de dominations : phéniciennes, grecques, romaines, musulmanes, ottomanes, françaises… On dit qu’il y a des Arabes et des Berbères. A mon avis, il y a surtout en majorité des populations berbères qui ont été arabisées et islamisées. On parle malheureusement de populations kabyles qui refusent l’Islam et l’arabisation, c’est faire fi de 1500 ans d’histoire et c’est dommage. N’avoir pas su construire une nation, une vraie, voilà le grand échec du FLN, au-delà de toute construction politique, qui peut, malheureusement, subir les contrecoups et les pressions des relations internationales.

A présent, je n’ai pas compris ce que voulait le « peuple » algérien. Que les responsables partent : mais par qui les remplacer et comment ? On ne veut pas d’une constituante, d’une élection présidentielle ou législative. Que doit-on faire ? Comment laisser un pays sans structure politique ? N’est-ce pas laisser la porte ouverte à tous les débordements et dans ce cas, qui est en mesure d’employer la force si ce n’est l’armée ?

Je n’ai pas de solution pour ce pays que j’aime. J’ai toujours tendance à comparer les systèmes politiques de divers pays et on sait que la France a mis près de deux siècles à stabiliser son régime politique avec la 5ème république et ce n’est pas la panacée. Je me dis que l’Algérie devrait essayer le fédéralisme, l’armée pourrait laisser les régions trouver des solutions à leur échelle, l’Etat, des personnes élues, représenteraient le pays à l’échelle internationale. Mais les régions pétrolières seraient la proie de prédations et d’autres régions n’auraient pas la possibilité de mettre en place un budget digne de ce nom. En vérité, la mondialisation est brutale, elle suscite des situations alarmantes dans beaucoup de pays. Mais elle oblige à repenser les systèmes et les structures, à trouver des solutions humaines à des problèmes humains.

Malheureusement, ce qui se passe de par le monde, avec des responsables politique qui ne parlent que le langage de l’argent et la montée partout d’une extrême-droite intolérante qui n’a rien à envier aux musulmans ultra, ne montrent pas l’exemple. L’humanité se trouve dans un creux dangereux.

Alors que faire ?

Dans mon impossibilité à faire la moindre chose qui pourrait aider, je me contente de prier pour que le pire n’advienne pas.