Je suis musulmane et de gauche…

Suis-je une « islamo-gauchiste » qui s’ignore ?

Depuis l’assassinat du professeur d’histoire-géographie à Conflans, j’ai le sentiment qu’à mon travail, on m’oblige à me positionner, comme l’avait demandé Bush après les attentats contre les tours jumelles : soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. Une binarité qui ne convient pas à mon esprit qui refuse les limites.

Cette semaine, il fallait parler de la laïcité. Ce terme devait être décliné à toutes les sauces et surtout affirmer le fait que des caricatures sont, en France, la base de la laïcité et de la liberté d’expression. Dont acte.

Il aurait été dangereux (on m’aurait peut-être signalée à l’inspection ?) ou en tout cas polémique de dire que la liberté d’expression ne peut être un journal satirique qui ne me fait pas rire et que je trouve vulgaire. Un professeur a porté plainte contre un élève qui a eu l’imbécilité de parler d’ « Allah ». Il y aurait eu menace contre le professeur qui s’est scandalisé pendant le déjeuner de la « sauvagerie » et de l’intolérance de certains élèves « qui influencés par l’Islam » (sic) de la famille. « Sauvagerie », on a déjà entendu ce mot ailleurs.

L’exclusivisme me fatigue.

On oublie constamment que certains jeunes, instables, sont non seulement en guerre contre les institutions mais aussi contre leurs parents. Dire que les parents influencent leurs enfants dans cette histoire d’islam et de croyances religieuses est un non-sens et un raccourci dangereux. Les réseaux sociaux font beaucoup mieux en virtualisant les repères et en renforçant la dispersion de l’attention et l’instabilité mentale. Sans compter les médias sur les réseaux qui tiennent bien leur rôle de marteau au cas où on aurait interrogé sur cette disparition de repères.

Et de fait, le discours politique est aussi dichotomique et aussi binaire que certains propos de personnes adultes, donc en principe qui pèsent leurs propos. Finalement, comme les terroristes et leurs sbires tiennent également un discours binaire, ce ne sont pas seulement les extrêmes qui se retrouvent, ce sont également un mode de penser – correctement – et de manière de vivre.

Selon les derniers propos politiques largement relayés par les médias, l’ennemi de la république est « l’Islam radical », mais tout le monde retient « l’Islam » et donc toutes les personnes susceptibles d’être musulmanes, e.i. maghrébins et subsahariens, deviennent de fait des ennemis. Les pouvoirs publics réfléchissent sur le temps court, ce qui signifie qu’ils ne sont pas en mesure de présenter un projet d’avenir et une vision pour le futur.

Au début du 20ème siècle, la religion catholique et le cléricalisme étaient les ennemis de la république, une Eglise qui avait plus d’un millénaire d’institutionnalisation et d’influences sur les populations. Mettre sur le même pied « d’égalité » l’Eglise catholique et les musulmans vivant en France est un véritable honneur fait à l’Islam qui ne savait pas qu’il avait une influence si forte sur le pouvoir et la société civile.

Assurément la devise de la république a été dévoyée depuis longtemps. Et on a beau crier sur tous les tons « les valeurs de la république », si on n’exprime pas ces valeurs dans le monde concret et la vie quotidienne, ce sera peine perdue. Comme le politique est incapable de parler de valeurs humaines, on parle haut et fort de valeurs de la république, tout en sachant que ces valeurs ont été de tout temps piétinées et sont devenues des mots creux. Ainsi, le libéralisme qui s’appelle le capitalisme fait partie des valeurs de la république alors que ce système prône l’avoir et la compétition, c’est-à-dire l’élimination des plus faibles, souvent des minorités, et creuse d’autant les inégalités sociales. Le capitalisme exige des humains d’être de simples consommateurs, dociles, isolés et artificiellement intelligents, c’est-à-dire des êtres qui perdent peu à peu leur humanité et approchent de la schizophrénie. Le capitalisme  ébranle les systèmes politiques qui ne peuvent, en dernier ressort, qu’appliquer des recettes de discorde pour pouvoir être au service du système économique et financier léviathan.

Les discours de stigmatisation touchent d’autant plus facilement leur cible que la période actuelle est emplie de peurs dues à la crise sanitaire et aux risques de licenciements qui touchent encore une fois les plus faibles. A la violence du climat sanitaire et des rapports économiques répond la peur sociale que les violences politiques exacerbent. La société est à l’arrêt, l’imagination a déserté le politique – mais l’a-t-elle investi une seule fois ? – il faut donc focaliser les esprits sur l’Islam, mode de vie et religion considérés depuis les croisades comme une donnée étrangère et hostile, alors que la colonisation a fait de la France une puissance « musulmane ». C’était le bon vieux temps.

Les religions ont toujours été cause de violence lorsqu’elles ont été instrumentalisées par le politique, tout le monde reconnaît cette évidence. Combien de temps a mis la France pour neutraliser l’inquisition et les guerres de religion ? Il est de fait également que le plus grand terrorisme est celui des Etats tout puissants, détenteurs d’armes, qui bombardent et assassinent comme Israël ou les pays Occidentaux qui non contents de terroriser les populations civiles eux-mêmes, utilisent des « Etats » sous-traitants, comme l’Arabie saoudite, qui, tout honte bue, dévaste depuis plusieurs années le pays le plus pauvre de la planète. C’est comme si les Etats-Unis bombardaient Haïti, mais Haïti est laissé à ses souffrances pour la simple raison qu’il a la chance de ne pas être frontalier de gisements de pétrole.

Les discours politiques sont dans la même veine  et c’est de « bonne guerre » : on crée des divisions au sein des groupes sociaux, on stigmatise, on marginalise, on accuse et cela s’appelle de la politique alors que c’est une incapacité – ou une volonté précise – à imaginer des solutions humaines pour le bien-être de tous.

On ferme des mosquées, des écoles, sous prétexte qu’une des personnes a commis un délit, on dissout des associations : ce sont des « punitions collectives », et la France a ainsi pris exemple sur Israël spécialiste en la matière. D’ailleurs, est-ce un hasard ? la France n’a jamais pris la peine de dissoudre des mouvements violents israéliens ou de fermer des écoles catholiques ou juives, alors qu’elles sont bien « communautaires ». S’est-on posé une seule question sur le rôle du CRIF, association sioniste à laquelle les chefs d’Etat français font obligatoirement  allégeance dès leur élection ?

La France est en train d’appliquer, sans aucune retenue, les recettes de l’extrême-droite qui depuis les années 30 appelle à l’accusation contre une certaine partie de la population pour « la pureté de la race ». Tout un pan de l’histoire de l’humanité est en train d’être volontairement mis sous le tapis. La question de l’identité retrouve un large écho, même auprès d’auteurs dont l’origine n’est pas franchement « franque », dont l’immigration au 5ème siècle après JC a suivi celle des Grecs et des Romains. On est tous des « immigrés ».

J’aurais bien apprécié d’autres discours, affirmant la richesse de la diversité humaine et son unité dans le monde du vivant, j’aurais bien aimé que le politique donne enfin un sens à la vie, et des espoirs à la jeunesse. Herman Hesse avait déjà parlé de cette symphonie qui exige une diversité de notes pour être jouée et donner un son harmonieux. J’aurais aimé trouver dans les programmes scolaires le sens du partage et la nécessité de l’altruisme, les discours de paix et le renforcement des liens. On fait comme on peut, mais comme on dit, « on peut…peu ».

Bien sûr que les enfants d’immigrés – comme on s’appelle toujours malgré la quatrième ou cinquième génération – maghrébins et subsahariens aiment la France. Mais ce qui n’est jamais dit clairement, c’est que la France ne les aime pas car ce sont des descendants de colonisés que la troisième république avait exhibé dans des zoos et qui avaient conforté la conscience collective de la France sur le bien-fondé de sa supériorité et de son rôle « civilisateur ». Elle ne les aime pas même si elle a besoin d’eux. Un rôle à coups d’occupations, de bombardements, d’exclusions et de marginalisation. Des deux côtés, on n’en sort pas indemne. Alors qui suis-je pour qu’on exige de moi de renoncer à mon mode de vie et de le dénoncer ? Je porte un Coran dans mon sac : est-ce un signe de « radicalisation » ? Et où suis-je pour que cette France que j’aime tant me fasse autant peur ?

Quel est cet occident « sûr de lui et dominateur » depuis toujours qui me pousse à ne plus oser parler de Dieu de peur d’être accusée de soutenir le terrorisme ?

La France aimait bien ses « immigrés » quand ils occupaient les emplois et les salaires les plus bas pendant les trente glorieuses. En ces temps-là, on baissait la tête et on se taisait en attendant d’amasser un peu d’argent pour « rentrer au pays ». « On s’excusait d’être là », avait dit un de mes amis. Mais les bas salaires ne font pas amasser de l’argent et lorsque les jeunes ont parlé d’occuper une place digne dans cette France que leurs parents avaient relevée économiquement, personne ne les a écoutés. Si ces enfants avaient eu 20 ans durant les années 70, ils auraient participé aux actions violentes de l’extrême-gauche. A présent, ce n’est plus l’extrême-gauche qui a pignon sur rue, c’est l’Islam dévoyé par quelques imams analphabètes et des pays pétrodollarisés.

Demandez à n’importe quel sociologue : quand on crie fort c’est parce qu’on manque d’attention et qu’on nous refuse la place qu’on estime mériter.

 Parmi ces enfants d’immigrés, certains ont fait l’université et ont réussi à occuper des postes élevés, au sein même de la fonction publique. Mais quand j’entends parler certains ministres d’origine « immigrée », ils crient plus fort que les loups, comme  s’il fallait être plus royaliste que le roi pour être dûment accepté et mériter la place occupée. D’autres, les plus nombreux occupent des emplois peu rémunérateurs, notamment dans les métiers de l’éducation et des soins. Mais nombreux sont ceux qui sont bénévoles dans des associations caritatives et ça, on l’oublie souvent.

Alors, comme je suis maladivement optimiste, j’espère que toutes ces diatribes aideront les musulmans à se recentrer pour retrouver leur axe et vivre d’une manière inspiré et inspirante pour ne plus donner les verges pour se faire battre.

J’espère aussi que toutes ces discussions sur la formation des imams où l’Etat intervient en contrefaisant la loi de 1905, déboucheront sur un ensemble cohérent, vivant un islam éclairé et éclairant, même si  vivre est difficile.

J’espère aussi que cet ensemble cohérent puisse constituer un contrepoids aux accusations malsaines et déplacées pour influencer le politique dans le bon sens du terme et non plus marchandisé et monnétarisé.

Peut-être que le politique peut développer un autre sens que celui qu’on admire tant chez Machiavel.

Mes libertés

Doublement touchée par l’horrible crime contre le professeur d’histoire-géographie à Conflans, en tant qu’être humain et en tant que professeure, je me suis interrogée sur ces libertés dont on jouit en France.

Quand on grandit en France, la première des libertés qu’on apprécie est de pouvoir enfin quitter le domicile familial, de pouvoir sortir à n’importe quelle heure et n’importe quel jour sans rendre de comptes. Ce sont les premières libertés dont parle la déclaration des droits de l’Homme (et de la femme) et du citoyen (et de la citoyenne).

Cependant, l’âge venant, on finit par apprendre que ces libertés s’arrêtent là où commencent celles des autres.

Ainsi, il ne me serait jamais venu à l’esprit, emplie de ma liberté d’expression et de circulation, de dire à ma mère que je fume ou qu’il m’arrive de boire du champagne.

Tout comme ma liberté de m’habiller : je ne me permets pas de mettre de mini-jupes devant mes parents – d’abord ça ne me va pas – ni de me montrer avec un décolleté plongeant devant les élèves. Je ne l’ai pas fait non plus ailleurs, dans les rues de Paris ou à la plage. Certains diront que c’est de la pudeur mal placée.

Certains diront aussi que ne pas dire ce que l’on pense, c’est de l’hypocrisie, ne pas montrer son corps, c’est une atteinte à la liberté de s’habiller, ne pas montrer des caricatures, c’est une atteinte à la liberté d’expression.

Cependant, il ne viendrait à l’idée de personne de se promener nu(e) dans les rues. Au lycée où je travaille, il est interdit de mettre une casquette ou un voile (a fortiori) sur la tête, en classe et dans les couloirs, il est aussi interdit de mettre un jean déchiré ou une jupe longue. Cela s’appelle « ce qui est convenu » dans la société, comme de se tenir à table d’une certaine manière, ou de ne pas dire n’importe quoi devant n’importe qui.

Dans ma confrérie soufie, on nous apprend à ne pas parler de notre relation à Dieu devant n’importe quel public, car cela serait incompréhensible et pourrait blesser. Cela s’appelle le respect et c’est en France que je l’ai appris grâce à l’école.

Je privilégie le dialogue dans mes classes : faire parler les adolescents et ébranler leurs certitudes me semble plus productif et, je l’avoue, plus passionnant. Je leur fais comprendre la part de l’histoire et celle de la croyance dans les religions. La Vierge Marie, la création du monde en 7 jours, les miracles des prophètes, l’arche de Noé, Dieu lui-même : est-ce une croyance ou de l’histoire ? Et chacun(e) est capable d’y répondre. On a également un « jeu » sur le « croire » et le « savoir » où je mets « en scène » différentes situations pour faire répondre les élèves si telle phrase est un savoir ou relève de la croyance. Ils se trompent rarement. Je privilégie le discours inclusif où chacun(e) a le droit de s’exprimer sans offenser l’autre.

D’un autre côté, je ne suis pas professeure pour faire de la publicité pour une entreprise. Je suis obligée de demander aux élèves des exemples de firmes multinationales et celles qu’ils connaissent sont bien sûr les GAFA. Je ne suis pas professeure pour faire l’apologie de la mondialisation et on décortique ensemble les rouages du capitalisme, même si de nombreux élèves ne voient pas le lien entre la spéculation en bourse et la nécessité de payer des impôts sur les énormes bénéfices.

Je ne suis pas professeure non plus pour considérer un journal à scandales comme une référence à la liberté d’expression. Je parle aux élèves des caricatures en leur faisant comprendre que ce n’est pas un simple dessin qui devrait ébranler une foi, si foi il y a. Je parle aussi des caricatures antichrétiennes qui sont parfois à la limite du sensé. Mais, dans le cadre du thème sur la « femme-objet », j’ai montré les publicité où la femme est sensée être un objet à violer ou du moins à la disposition sexuelle des hommes. Entre rires et gènes, les élèves ont convenu que certaines publicités ne devraient pas être permises. Mais c’est la liberté de l’annonceur. Sous couvert de liberté d’expression, le manque de respect est partout, même dans les salles de classe où les caricatures sur le prophète de l’Islam, sont placardées sur les murs sans discussions entre professeurs et sans consensus. La liberté d’expression façon caricatures n’admet pas d’autre liberté.

Avec ces acharnements à faire passer les caricatures d’un seul journal pour de la liberté d’expression, on rajoute de l’huile sur le feu. On sait bien qu’un journaliste a demandé à Dieudonné de s’excuser parce qu’il avait, dit-on, manqué de respect aux Juifs, on sait aussi que le dessinateur Siné a été remercié par son journal pour avoir refusé lui aussi de s’excuser auprès des Juifs. Et ça n’a donné lieu à aucune remarque sur cette liberté d’expression bafouée et foulée et aux pieds.

Les Musulmans qu’on communautarise régulièrement tout en leur demandant de prouver leur « intégration » à la république, sont les voix des plus faibles. Ils ne sont pas constitués en lobbies ou en partis politiques, nul leader ne s’exprime sur la scène politique et tant mieux. Les médias seraient encore une fois capables de faire de la publicité à n’importe quel musulman ultra, imbécile et obtus, pour dire combien cette religion est rétrograde et moyenâgeuse.

Le regard n’est pas le même : seuls les Musulmans ont pris le relais de l’ennemi communiste de l’après-guerre et les grandes « démocraties » occidentales ont signé des traités de collaboration avec les pires régimes qui se disent musulmans gardiens de l’orthodoxie. Malgré ces accords ou peut-être à cause d’eux, le regard est plus que jamais colonial, penché sur une « communauté » inférieure parce que pauvre, jamais défendue et devenue indéfendable parce que coupable dans son ensemble. Cela rappelle les propos contre les Juifs durant les années 30.

Je faisais un rêve : voir un Islam libéral, des lumières, individuel, prospérer en France, grâce à cette laïcité qui permet à tout un chacun d’avoir une religion ou pas, de pratiquer ou pas. Je rêvais d’un Islam vivant adapté au 21ème siècle et à la modernité, où les femmes auraient pris leur place et les voix les plus rétrogrades se seraient finalement tues faute de publicité et de public en mal de violences et de dignité bafouée. Je rêvais d’une société française où tout un chacun aurait trouvé sa place, son école et ses références en ayant appris à ne pas empiéter sur la place des autres, mais où les dialogues auraient été bénéfiques parce que riches d’enseignements. Mon rêve voyait déjà le royaume de Dieu réalisé en France. Et il aurait été pris comme exemple de vivre-ensemble dans tout le monde arabe, enfin débarrassé des guerres de toutes natures où les civils sont les premières victimes « grâce » aux armes sophistiquées des Occidentaux.

Mon rêve a commencé à s’évaporer après janvier 2001. Les terroristes bien nourris et bien armés par l’Occident depuis 1979 et la guerre en Afghanistan, ont eu carte blanche dans les médias, chacun de leurs méfaits était presque magnifié, diffusé et rediffusé jusqu’à l’écœurement, tandis que les discours politiques se figeaient sur l’ennemi à abattre, l’islamisme où tous les Musulmans, pratiquants ou pas, sont mis à l’index.

Mon rêve a définitivement pris fin en ce mois d’octobre 2020 où un professeur a été décapité par toute une société où les discours nourrissent les communautarismes et où les plus faibles se trouvent livrés à eux-mêmes et aux idées les plus ignobles. Presque une génération entière où les principes s’effritent et les rêves de société se disloquent. Je prie pour que les prochaines générations réapprennent à rêver.

Islam et connaissances…

Depuis toujours, je me suis demandée pourquoi les mesures les plus rétrogrades et les plus violentes en Islam restent les plus populaires.

Quand j’étais jeune, je ne supportais pas le peu de place faite aux femmes. J’en étais arrivée à dire à mon père pourquoi il me refusait ce qu’il s’accordait comme libertés : sortir, parler, regarder la télévision… Il ne m’avait pas répondu, jugeant certainement ma question déplacée et « Dieu » ne répond que s’il le veut bien.

Je me rappelle parfaitement, je devais avoir 15 ou 16 ans, l’entendre dire que regarder un chrétien dans les yeux était péché. L’idée que j’aurais voulu me marier avec un Français était non seulement un tabou, mais un casus belli.

La peur de Dieu – à travers les versets les plus connus parce que les plus familiarisés, tirés de leur contexte, simplifiés à l’extrême –, était inculquée par je ne sais quoi de non-dits évidents. On ne lisait pas le Coran, on ne commentait pas le texte sacré, on ne faisait pas la prière ensemble, « Dieu-le père » ne priait d’ailleurs pas et était accusé par ma mère d’avoir des relations interdites avec une Française. Le seul moment qu’on pourrait qualifier de « musulman », inclus dans la vie qui s’écoulait d’une manière banale et plate, était le mois de jeun. Mais n’était l’impossibilité de manger, nul commentaire ne venait justifier cette pratique, nulle vision mystique ne venait expliquer l’absence de nourriture et l’effort – jihad – qui en découlait pour ne pas cesser de travailler.

Je n’ai jamais su à quoi tout cela était rattaché. J’en étais bien sûr arrivée à dénier ma propre culture ancestrale et à accuser les membres de ma famille d’être des analphabètes. Et comme poser des questions au père  n’entrait pas dans les mœurs familiales, j’en étais venue à confondre l’Islam et ma culture familiale, mon père et Dieu, tout puissant et dominateur. La seule solution pour éviter de sombrer était la fuite en avant.

J’avais décidé d’avoir mon bac pour partir de la maison. Et lorsque je suis partie de la maison, j’ai laissé l’Islam derrière moi.

L’âge venant, j’ai pu revoir mes pensées et repenser à ma religion : j’ai étudié le Coran, l’Islam, le soufisme et je me suis aperçue presque avec effroi de la distance et du gouffre qui séparent la compréhension des préceptes de l’Islam et les pratiques que j’ai pu vivre et que je rencontre encore dans mes contacts avec certains musulmans.

Les hommes musulmans sont capables de vous asséner leurs quatre vérités sur l’Islam en étant saouls, ils peuvent justifier le port du voile pour la femme en étant en train de danser d’une manière plus ou moins lascive et « collé-collé » avec une femme, ils peuvent vous contredire sur des versets coraniques en étant affalés sur un divan, un verre à la main, affichant un air d’arrogance, de supériorité et de connaisseur sensé vous laisser bouche bée. Et malheureusement, les dires masculins sont pris pour argent comptant par certaines femmes. L’histoire du foulard reste la plus emblématique de ce rapport aux hommes et à l’Islam : une toute jeune fille à l’école de la république peut vous asséner comme une « vérité  d’Évangile » que le port du foulard protège la femme des regards des hommes. D’où cette jeune fille peut-elle tenir ces propos, si ce n’est de sa mère, de sa grand-mère ou d’une tante rencontrée une fois l’an « au bled » ? Comment lui expliquer que tous les hommes ne sont pas des obsédés sexuels et que ces hommes devraient avoir honte d’être catégorisés comme tels ?

Il est vrai aussi qu’un « ami » proche de mes convictions religieuses m’a soutenu que les « besoins » sexuels des hommes ne sont pas ceux de la femme. Ses propos m’ont rappelé ceux d’une « amie » chrétienne qui m’avait assurée comprendre pourquoi les hommes refusaient que des femmes se prosternent devant eux : l’instinct sexuel des bonobos était encore une fois mis sur la table. Dire que les instincts ça s’éduque, ne valait pas rien et tombait comme une incompréhension et une vision simpliste des rapports humains.

Cet auteur iranien, dont je ne me rappelle plus le nom, a raison : les musulmans sont schizophrènes et la maladie touche autant de femmes que d’hommes.

N’étaient les personnes appartenant à ma confrérie – et encore…–, je ne vois pas de gens autour de moi pratiquer l’Islam dans leurs gestes quotidiens, je n’en vois pas qui s’imposent la patience et l’empathie, parce que l’Islam en parle, je n’en vois pas qui n’aiment pas l’argent alors que le Coran enseigne que toute possession matérielle est un leurre. Cette idée d’argent est bien sûr « capitaliste » et donc occidentale, mais l’orient est aussi capitaliste et dire que vous n’êtes pas propriétaire de votre appartement peut passer aussi bien pour des chrétiens que des musulmans pour une bêtise.

Par conséquent, je ne vois pas des adultes enseigner à leurs enfants ces préceptes de bel agir que j’ai fait miens grâce à l’enseignement soufi.

Surtout et malheureusement, l’école n’est pas un sanctuaire, les professeurs ne sont pas des transmetteurs du savoir. Ceci est également évident en France où les réseaux sociaux ont pris une place majeure dans la transmission de faits plus ou moins avérés, influençant les esprits jeunes et moins jeunes d’une manière contraire aux préceptes majeurs de l’Islam mystique.

Un pays comme l’Algérie où je suis née, compte à peine plus de 50 % de réussite au bac. Si la France pour la même année en compte plus de 90 %, cela ne veut pas dire que tous les élèves ont reçu en France un enseignement digne de ce nom et qu’ils ont été sérieusement formés pour entamer leur vie d’adulte dans la paix intérieure et la sérénité. Un certain nombre, et parmi eux, ceux « issus de l’immigration maghrébine » – selon la dénomination classique, reste sur le bord du chemin, n’ayant pour seule issue que les petits boulots qui se succèdent et qui alimentent une rage à fleur de peau. Est-ce pire pour l’Algérie ?

Cela veut dire qu’en Algérie, non seulement l’école ne tient plus son rôle – mais l’a-t-elle jamais tenu ? – d’ascenseur social, et que les parents d’aujourd’hui, nés après l’indépendance, ne transmettent pas à leurs enfants le respect du savoir et la nécessité de l’étude. Lorsque l’on sait que les traditions musulmanes prônent le savoir « jusqu’en Chine » ou bien que « l’encre du savant est plus sacrée que le sang du martyr », on se demande pourquoi et comment ces hadiths ou ces versets coraniques, comme la fameuse injonction « lis ! » n’ont pas été transmis et ont été abandonnés sur le bord de la route.

Doit-on accuser encore une fois les réseaux sociaux de diffuser les autres versets bâtis sur le combat – certains préfèrent lire « tueries » – et la violence ?

Ou bien doit-on se demander pourquoi les pays musulmans n’ont pas réussi ou voulu former une jeunesse forcément assoiffée de connaissances ?

Ou bien doit-on incriminer l’éducation familiale de certains enfants, basée sur le futile et le matériel ?

Lorsqu’on voit des femmes diplômées de l’université ne s’intéresser qu’au mariage de leurs filles, espérant que le mauvais œil ne les atteint pas, achetant des bijoux pour la « dot » et des robes splendides sensées n’être portées qu’une seule fois, on se demande ce qui a cloché dans l’éducation de ces femmes et comment elles ont digéré leurs études universitaires. Avoir vécu en France ne change rien à l’affaire. Certains disent que la tradition du mariage où l’on dépense beaucoup d’argent, doit être maintenue. Personnellement, je pense que le futile ne construit pas la paix intérieure.

Il est vrai qu’en Algérie, on nous dit que les professeurs d’université vendent leurs polycopiés à la sortie des locaux en les tirant du coffre de leur voiture et qu’ils font échouer les étudiants qui n’en ont pas achetés. On nous dit également que le discours envers les élèves reste extrêmement violent et surtout humiliant, ce qui par retour de boomerang, ne peut que susciter la violence des élèves envers leurs professeurs.

D’où vient que le savoir ait disparu des radars de certains musulmans ? Doit-on toujours accuser le colonialisme, les pouvoirs de dictature et les difficultés de la vie quotidienne ? Ou bien doit-on prendre enfin conscience de notre vide intellectuel et revoir nos propres principes de morale et de civisme?

Ceci est un grand mystère et la vie elle-même reste un grand mystère.

Aller à Rocamadour

Cela faisait une bonne trentaine d’années que je voulais visiter Rocamadour et je n’ai pu le faire qu’en cette fin de décembre. Finalement, Dieu exauce bien tous nos vœux, mais parfois il prend son temps et surtout, on ne sait jamais comment il va les exaucer. D’où la nécessité de cultiver la patience. Dire que Rocamadour « c’est super » est un peu trop galvaudé : ça ne veut rien dire, presqu’une offense, et ça ne donne pas la mesure de la majesté du lieu, surtout de la sérénité qui s’en dégage. Peut-être qu’en haute saison, la sérénité aurait été moindre. Mais nous étions en hiver, donc peu de monde alentour et surtout le brouillard a mis plusieurs heures à se lever, comme s’il hésitait à dévoiler cette roche audacieuse aux regards des curieux. Finalement, le soleil froid et clair a eu raison du brouillard et l’on se retrouve totalement muet et saisis devant tant de hardiesse, presque de l’impudence. C’est vrai, la construction de la falaise montre la hiérarchie de la société médiévale dans cette région du Quercy : le château domine en même temps les sanctuaires et la vallée où devaient travailler les manants. La falaise montre les trois ordres à leur place. Le site a subi des dégâts pendant les guerres de religion et pendant la Révolution.

Mais la volonté de l’esprit de ceux qui prient a eu raison des destructions. Il n’y a plus de seigneurs, ni de manants mais les pèlerins chrétiens sont toujours là. J’ai toujours été impressionnée par la volonté de certaines personnes qui veulent « s’élever », aller vers le haut, vers l’Absolu. A présent, Rocamadour, c’est ça : une volonté farouche, aussi dure que la roche, de quelques personnes qui voulaient et qui veulent toujours aller vers le haut. La ténacité des pèlerins et des orants s’est illustrée par les sanctuaires construits à flan de rocher. Y aller, c’est aussi revivre la passion du Christ, mais l’issue n’est pas la même pour nous, pauvres pèlerins qui ne souffrons nullement de nous élever et  ne le faisons que pour avoir la possibilité d’admirer la vallée en contrebas : dominer la nature, mais surtout se dominer et se rapprocher du ciel. Malgré le temps qui passe, Rocamadour reste une prière et une offrande à Dieu. La Vierge noire, qui daterait du 12ème siècle, presque minuscule parce que sans prétention, nous attend pour nous offrir sa patience et sa sérénité qui meublent sa foi en Dieu. De l’espoir aussi. Comme exemple, les nombreux ex-voto qui longent le mur en remerciements presque muets. La Vierge de Rocamadour est plus célèbre, parce que plus apaisante, que le saint Amadour qui serait enterré là.

Lire la suite

Fraterniser pour s’élever (suite et fin)

Fraterniser avec des Chrétiens n’est peut-être pas toujours nécessaire à l’autre. Cela prend parfois des détours étonnants que l’on doit suivre pour savoir jusqu’où ils vont nous mener. Un Chrétien protestant m’avait un jour tenu la main en priant et en demandant à Dieu (pour lui, le Christ) de me faire abandonner ma religion et de me faire entrer dans le « royaume des Chrétiens ». J’avais répondu « incha Allah », me disant, après coup, que l’amour pour sa religion avait fait parler cet homme, par ailleurs très joyeux et sympathique. Il mettait certainement en pratique les Chroniques (16-24) : « Racontez parmi les nations sa gloire, parmi tous les peuples ses merveilles », que le Coran  répète, pour que toute l’humanité s’en imprègne encore et encore : « Relate les bienfaits de ton Seigneur » (93-11). Mise à part cette seule tentative de conversion parmi les milliers de rencontres, l’amitié avec des Chrétiens est aussi basée sur le fait qu’ils ne cherchent pas à m’évangéliser, ni moi à les islamiser. Le but de la rencontre et du partage ne peut être la conversion.

Où en étais-je, moi, de ma religion ? J’avais dépassé les cultes qui nous « opposent », dit-on. On dit que l’Islam ne reconnait ni la trinité, ni la communion, mais l’Islam a ses propres trinités – Islam, Iman, Ihsan : loi, foi, bel-agir  – et l’on communie tous les jours dans la prière et le dhikr. Il faut donc remettre les mots à la place qui leur est due. Et qu’est-ce que la trinité ou la communion peut bien ôter ou ajouter à mon désir de communier avec mes amis chrétiens ? Quel rôle joue la trinité lors de nos rencontres ou nos prières en silence ? Aucun. Ce droit canonique qu’ils revendiquent, je le revendique pour eux : Dieu peut être « trois » si cela les rapproche du ciel, car Dieu est le Tout. Et puis, le partage et la rencontre ne sont intéressants que lorsque les oppositions semblent antagoniques. Sinon, comment et où construire des ponts pour vivre la rencontre ?

Dans ma confrérie, nos réunions spirituelles s’achèvent par cette cérémonie du thé, emplie de sens symbolique, mais restant si plaisante lorsqu’elle s’accompagne de gâteaux, une sorte de communion sous une seule espèce qui nous donne l’impression d’irriguer les paroles saintes que l’on a psalmodiées afin de les faire croître. On s’emplit des symboles divins après avoir vidé nos poitrines de notre souffle par la récitation, les invocations et les chants soufis.

La fréquentation sanctifiante des Chrétiens me dit où je me trouve dans mes propres croyances et fidélités. Soit je les fortifie en me sentant plus proche du divin, je suis donc sur la bonne voie, soit je les accommode pour me rapprocher de moi-même et de mes amis, et faire œuvre divine, afin que la présence de Dieu soit permanente. Ma route est ainsi mieux éclairée et je suis devenue certaine, au sens coranique du terme, que mon cheminement ne peut l’être sans mes amis chrétiens

Alors, si l’étude du Coran me conforte et me réconforte, l’écoute des chants chrétiens dans les églises et la lecture des Evangiles me rassurent dans ma croyance : oui, nous sommes toutes et tous des créatures de Dieu et chacun(e) trouve sa place dans cet univers magique et multicolore.

Je me sens alors, comme disent les films de science fiction, comme une « réalité augmentée », non pas plus intelligente comme ces ordinateurs qui me battent aux échecs, mais plus riche, plus ouverte, plus universelle, voyageant à travers l’univers sans me perdre.

Une de mes « réalités augmentée » m’a permis de m’adresser à mes amis chrétiens pour leur faire partager mes pensées et mes mots sur des auteurs chrétiens. Une musulmane décryptant des auteurs chrétiens, c’était assez intéressant pour l’occasion, mais surtout m’a permis de vraiment fraterniser : parler de Saint François d’Assises à des chrétiens qui ont écouté et j’espère, apprécié le discours, a été une expérience de partage et d’identification plutôt surprenante et extrêmement riche pour moi-même. Je n’étais plus « l’autre », celle qui avait une religion différente. Je devenais, grâce à des personnages de l’histoire, une chrétienne qui avait intériorisé ce qu’un chrétien avait fait et dit quelques siècles plus tôt. J’avais fait un saut dans l’histoire et voulu entendre, et faire partager, que François d’Assises avait compris avant tous les autres l’inutilité des croisades pour signifier la sagesse des spiritualités. Je me sentais comme au sein de ma propre famille et l’on me comprenait, car je voulais « mettre l’amour là où est la haine » et ma foi se fortifiait inexorablement, balayant doute et désespoir.

Ainsi, chaque rencontre devenait une grâce divine, chaque partage devenait l’Annonce faite à Marie, avec ses promesses de vie, de cheminement et d’amour. Le retour de Jésus, promis par tous les saints qu’ils soient chrétiens ou musulmans, se produit alors à chaque instant dans le cœur, faisant de nos amis chrétiens une des clés qui permet de révéler une part de notre propre divinité. Nulle tentation d’amalgame, nul besoin de pointer le doigt, sauf celui de partager et d’être ensemble. Tout le reste n’était que politique, avec tout ce que cela sous-entend de discours clivants.

Ce sont les Chrétiens qui m’ont aidée à ne plus être dans la dualité, aussi paradoxal que cela puisse être, car la trinité nie, nous dit le Coran, l’Unicité divine. Le Coran le martèle : Dieu est Un. Et si Dieu est Un, l’Humanité est donc Une et j’en fais partie. Je n’étais plus dans le « eux » et « nous », je n’avais plus aucun problème d’identité. Cela rassure et met en joie. Je m’aperçois que je fais partie de la diversité, richesse unique parmi tant d’autres qui me ressemblent mais différente, riche en connaissances divines et profanes, mais toujours moi, qui se fond dans l’autre et l’Autre, pour faire partie du divin. Les soufis disent que c’est « l’anéantissement du soi » et ils ont raison. Ils ont aussi précisé que la fraternisation, et l’amour qui doit porter cette fraternité, y aide beaucoup. Ibn Arabi l’avait écrit en son temps, il y a quelques siècles déjà : « l’amour (pour les autres) est ma religion et ma foi ».

Comme l’a écrit Simone Weil :

« Nous vivons une époque tout à fait sans précédent et dans la situation présente, l’humanité, qui pouvait autrefois être implicite, doit être maintenant pleinement explicite. Elle doit imprégner le langage et tout la manière d’être » Attente de Dieu, Albin Michel, 2016.

Ainsi, non seulement fraterniser avec les Chrétiens m’a permis de rester moi-même et m’a aidée dans mon cheminement, mais cela m’a permis de prendre conscience que la religion n’est qu’une culture différente selon les régions et les peuples – et selon un choix personnel. Ce qui importe le plus, c’est le fait de « faire humanité » et c’est la conséquence directe du fait de fraterniser. « Faire humanité » oblige à un recentrement sur le soi et à l’intérieur du soi, à retrouver un axe personnel qui nous permet pour ne plus nous perdre, tout en étant ouvert aux horizons divers et riches. Le risque de voir une amitié se transformer en ressentiment est alors évacué, car l’amitié se déploie et répond aux énergies positives qu’elle rencontre.

C’est notre fraternisation de tous les jours et de tous les instants qui seule, pourra s’opposer aux malveillances, aux exclusivismes et aux rejets. La mer est souvent houleuse, nos voiles doivent être tissés de certitudes d’être dans la bonne voie et d’espoirs pour que l’humanité se « re-connaisse » enfin.

Et le jour de la « grande rencontre », dans la Vie de l’au-delà de la vie, nous nous « reconnaitrons entre [nous] », Coran (10-45).

Fraterniser pour écouter (suite)

L’expérience la plus marquante qui m’ait été donnée de vivre avec des Chrétiens est ma première prière en silence en compagnie de quelques 1000 êtres humains, tous ensembles mus par un même besoin, au même moment, de fraternité et d’amour. Un silence où l’on entendait les cierges doucement crépiter, comme s’ils respiraient à notre place, des lumières vacillantes et fragiles, comme les connaissent toutes les spiritualités, qui font de la lumière, d’où qu’elle vienne, un « signe – aya » du divin. On a alors écouté le silence et la lumière en étant en même temps seul et ensemble.

L’expérience d’un long silence de prière est le fait de mes fraternisations avec des Chrétiens. Le silence permet d’écouter la voix de Dieu, car c’est dans le silence qu’il nous interpelle. C’est surtout, me semble-t-il, que le silence nous remet face à nous-mêmes, à nos manques et à nos désirs. Il nous permet de savoir où se trouve l’important, celui qui incite à vivre dans la paix, cette paix que l’Islam (même étymologie) nous rappelle à chaque verset, pour notre bien propre.  

Dans ma confrérie, on a l’habitude de réciter des versets coraniques, d’élever des chants soufis à en perdre la raison, des invocations et des noms divins. Les moments de silence sont courts, à peine de quoi reprendre son souffle, comme si l’on avait peur de perdre le contact avec le divin en nous taisant. On voulait se remplir des mots de Dieu à travers les mots du Coran et des chants.

Dans un monastère de la région parisienne, le silence était de mise durant les repas, puis nous avons vécu ensemble cette demi-heure de silence qui a permis à la respiration de ralentir, pour que chacun(e) retrouve son être et son axe. Un moment de silence qui semblait long, où plus rien ne venait perturber notre mental, durant lequel les questions ne se posaient plus, car l’évidence de la présence divine était là, palpable, au fond du cœur et dans la présence de la personne à côté, qui faisait « signe – aya ». Cette expérience du silence m’a fait comprendre le hadith en Islam qui précise que l’on ne rencontre Dieu qu’en se connaissant soi-même et en trouvant Dieu dans ses « signes » des mondes vivants.

Le silence est nécessaire pour écouter les autres, cela permet de regarder avec l’âme (Coran, 53-11), pour retrouver la même étincelle de vie créée par Dieu. C’est ainsi que je comprends ce verset du Coran où l’on nous dit que « Dieu a créé l’humain par attachement (…) et lui a enseigné ce qu’il ne sait pas » : l’attachement envers les autres et nos amis chrétiens, c’est-à-dire vers l’amour, en mouvement vers les autres, sans lesquels il n’y a point de connaissance, grâce auxquels les liens tissés deviennent chaque jour, chaque moment passé ensemble, plus solides, comme le lien auquel on doit s’accrocher et qui nous relie à Dieu (Coran, 3-103). « C’est ainsi qu’il (Dieu) expose ses signes pour ceux qui comprennent » Coran (10-5). Et, c’est grâce à ces rencontres d’échanges et de partage, que Dieu nous « enseignera l’Ecriture, la sagesse, le Pentateuque et l’Evangile » (Coran, 3-48). Pour rester toujours mus par le souffle.

S’écouter pour fraterniser, c’est aussi partager nos itinéraires spirituels qui se font forcément écho. On se retrouve ensemble pour évoquer des moments difficiles où le doute s’installe et des moments de quasi-extase où l’unicité de Dieu, de la création et de l’Humanité deviennent une évidence.

Nous avons tous ensemble vécu des partages identiques, Chrétiens et Musulmans : on cherche, on doute, on espère, on partage, on fraternise et l’on s’aperçoit que l’on n’est pas seul. Ce sont ces moments exceptionnels, de retour vers soi, conséquent du retour vers l’autre, qui nous donnent l’occasion, à nous Musulmans, de mettre en pratique et de faire vivre, comme nous le demande le Coran, les noms divins : grâce à ces moments de fraternisation qui ne meurent pas car ils deviennent une véritable respiration, on devient généreux, sages, connaissants, aimants et aimés. Ainsi, nous nous dirigeons tous ensemble, de l’extérieur des manifestations et de ce que perçoivent nos regards (daher), vers l’intérieur des noms divins et leur mystère (batin).

Ces expériences font des amis chrétiens de véritables maîtres spirituels qui nous révèlent à nous-mêmes. On partage nos émotions, les larmes de compassion et d’empathie ne sont jamais loin, on retrouve son propre reflet dans le regard de l’autre et on se sent compris, à la place que l’on reconnaît comme sienne parce qu’on est enfin persuadé qu’on ne l’a pas usurpée.

Ce n’étaient alors plus de simples Chrétiens que je rencontrais et avec lesquels je partageai mes doutes et mes espoirs. C’étaient des frères et des sœurs, des « amis » qui deviennent, comme l’écrit Khalil Gibran, « des réponses à [mes] besoins ». Ils sont ma famille : « les croyants ne sont-ils pas des frères [et des sœurs] ? » (Coran, 49-10)

C’est ainsi que je me suis totalement retrouvée dans l’itinéraire d’un Chrétien doublement ami, car notre rencontre a été basée sur la « re-connaissance » de l’autre et qu’il avait perdu un frère, un homme de Dieu, dans mon pays natal. Il avait pris conscience de sa spiritualité chrétienne dans mon pays d’origine, au temps de la colonisation, tout comme j’avais reconnu et accueilli ma spiritualité musulmane en pays chrétien, le sien. Pour lui, l’appel des muezzins, pour moi le son régulier des cloches de l’église. Chacun(e) dans le pays qui semblait celui de l’autre, mais chacun(e) dans sa voie retrouvée grâce à l’autre. Un dialogue anonyme mais croisé, précédant notre rencontre amicale, comme dans une vie primordiale et préexistante, emplie de promesses d’amitié. Il avait pardonné la mort de son frère, bien avant qu’elle ne survienne.

Le pèlerinage des sept saints dans le village de Vieux Marché, dans ce beau pays de Bretagne, a aussi été l’occasion de me rapprocher du Christianisme en général et de mes amis chrétiens en particulier. Louis Massignon, ce « Chrétien-musulman », ne s’est pas trompé, lui qui a fondé ce pèlerinage en pleine guerre anticoloniale, pour noter ce qui rapproche et s’éloigner de la guerre. Je m’y suis retrouvée avec une amie chrétienne qui a ressenti les mêmes bonheurs, les mêmes rapprochements et les mêmes « re-connaissances ». Dolmens bretons, culte des ancêtres, petite chapelle, statues très expressives de Marie et des sept saints, source d’eau souterraine qui rappelait la description coranique du paradis… tout semble se mélanger et peu importe qui sont ces saints et s’ils sont d’Ephèse ou non. Le Coran parle de ces saints endormis avec leur chien, comme si cet animal était aussi un saint et des Musulmans ont récité ce chapitre coranique, comme pour sacraliser tous les souvenirs profanes.

On s’est retrouvées toutes les deux, dans une atmosphère que l’on a décryptée de la même manière. Nous nous sentions dans une ambiance proto-religieuse des temps anciens, où peut-être Chrétiens et Musulmans pratiquaient des rites communs, celui des ancêtres, comme Juifs et Chrétiens l’ont fait il y a plusieurs siècles, avant que les oppositions ne s’installent d’une manière officielle. Le temps s’était arrêté comme par magie. Non pas qu’on vivait un moment « syncrétique » : même si j’avais récité le Notre Père, j’avais bien conscience de la place que j’occupais et chacune de nous « re-connaissait » et apprenait de l’autre, en laissant défiler les images colorées et les pensées de miséricorde. C’est ainsi que l’on a aussi pointé ensemble quelques « clichés », lait et dattes pour les musulmans, comme si les musulmans ne buvaient que du lait (de chamelle) et ne mangeaient que des dattes depuis la nuit des temps. Mais le couscous n’a pas été servi. C’était le pèlerinage du pardon (breton) et l’accrocher par le christianisme à l’Islam avait quelque chose d’émouvant et magique.

A défaut de faire le pèlerinage à la Mecque, je me suis habituée à effectuer ainsi des voyages islamo-chrétiens, en mettant un sens de rapprochement et de dialogue dans ces pérégrinations spirituelles. Ce sont des cheminements au vrai sens du terme. Tout comme le pèlerinage de Vieux Marché, le pèlerinage à la cathédrale de Chartres unit Chrétiens et Musulmans tous les ans, pendant une journée de partage, de chants et de retrouvailles. Que fait-on tous ici ? Rien. Nous sommes là pour le simple plaisir de se retrouver, de partager un repas ou un café, pour le bonheur d’écouter la description de la splendide cathédrale qui nous appelle depuis Paris. Je me sens parfaitement dans mon élément, je me sens moi, avec tous les apprentissages de divers horizons qui m’ont façonnée, et dont je remercie Dieu chaque jour de me donner l’occasion de vivre. Un « jihad » de chaque instant, bien compris et en parfaite adéquation avec le pays dans lequel j’avais décidé de passer ma vie.

Fraterniser pour aimer… (suite)

Fraterniser se conjugue aussi sur le même mode que le mot « aimer ». Alors, oui, j’aime ces Chrétiens, amis ou simples connaissances, aperçus de loin ou côtoyés de près. Et « aimer » donne de la joie, de cette joie dont on ne se doute pas, celle qui fait se lever le soleil tous les jours et qui croit en la magie de la vie. Une joie qui respire et ne se laisse pas troubler par l’adversité, qui libère de la peur et de la colère.

Le penseur algérien Malek Bennabi, décédé en 1973, avait écrit qu’ « une société sans amour (…) est une société impossible ». Il avait ajouté que « ce qui prime, c’est l’esprit et non la lettre, le cœur qui crée, qui donne… » Je n’ai lu Bennabi que bien tard dans ma vie d’adulte, mais c’était déjà en germe dans mon esprit et dans mon cœur. J’ai aimé avant que d’en prendre conscience et j’ai décidé d’en recevoir le meilleur et de le garder comme un butin d’amour. Et d’en donner dans la mesure de mes possibilités.

C’est par la germination de ces instincts de vie que j’ai appris que fraterniser est non seulement de l’amour donné et reçu, mais aussi un don de soi. Ce qui revient au même : « car c’est en donnant qu’on reçoit » (François d’Assises). Bien avant d’avoir lu le verset coranique, j’avais compris que j’avais été créée pour « re-connaitre » les autres (Coran, 49-13), et que c’était dans l’amour des autres que se trouvait Dieu.

La lecture réfléchie du Coran, tardive et quelque peu fastidieuse, a été pour moi une bénédiction dans tous les sens du terme. Alors quoi ? Le Coran évoquait ces Chrétiens que j’aimais déjà ? S’il en avait été autrement, aurais-je faussé compagnie à ce texte dit sacré qui ne me laissait aucun repos ou bien me serais-je détournée de mes amis ? Mais la réponse est claire : « Si dieu avait voulu, il vous aurait établi en une communauté unique », Coran, 16-93).

Ainsi, la vérité étant une, il n’aurait pu en être autrement : le Coran stipule l’amour des Chrétiens, tout autant créatures de Dieu car c’est inscrit dans les gènes de notre arbre de vie et qu’on ne peut être soi sans les amoureux du Christ, ou contre eux. Les Chrétiens m’apprennent l’autre côté de la vérité, un point de vue qu’ils m’ont permis d’atteindre, comme une station spirituelle, pour lire et dévoiler d’une manière différente la Vérité multiple mais toujours unique. Ainsi, comme le dit le Coran (76-2), l’humain est « guidé dans le chemin, qu’il soit reconnaissant ou non ».

Fraterniser pour pardonner (suite)

Ni la raison raisonnante, ni les souvenirs familiaux de la colonisation, n’ont pu me faire hésiter, ou m’éloigner de ces amitiés et ces rencontres de fraternisation. Fraterniser m’a permis de mettre un large espace entre ces souvenirs et la douleur générationnelle qui les transporte, car la souffrance coloniale avait les mêmes bannières que celle du christianisme ; entre ma condition de fille d’immigrés analphabètes et mon avenir scolaire qui n’était que promesses et qui transformait mon avenir en un présent joyeux, je refusais obstinément de m’enfermer dans une cuirasse de rejet et un sentiment d’attirance/répulsion très classique, en fait une haine de moi-même et de l’autre, qui ne dit pas son nom.

Le chemin n’a pas été trop semé d’embûches car je sentais qu’il me fallait fraterniser sans exiger d’excuses pour le passé parce que le présent était empli d’espérances, comme l’assurent les Evangiles : « Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et de toute paix dans la foi, pour que vous abondiez en espérance, par la puissance du Saint-Esprit » (Romains 15-13). Je voulais vivre dans la paix et dans la joie, parce que l’humanité de ces Chrétiens, si proches de moi et de mes pensées, contenait déjà leurs excuses pour le passé.

L’histoire est cruelle, mais est-ce que chaque être humain l’est ? Notre amitié devait surpasser cette cruauté pour se focaliser sur la magie et la divinité de chaque personne, chaque petite lumière qui faisait reculer l’ombre. Cette amitié nous a obligés à nous dépasser et à grandir en mettant de côté nos émotions négatives : la guerre civile de mon pays d’origine n’a pas épargné des Chrétiens après avoir répandu, sans retenue, le sang des habitants, mais la grâce divine a fait que ce soit en terre d’Islam que ces Chrétiens ont été béatifiés. Toujours pour grandir et nous dépasser.

Ainsi, être en amitié avec eux m’a permis de l’être avec moi-même et mon histoire : je devais leur pardonner si je voulais pardonner à moi-même, comme nous le rappelle une invocation musulmane récitée chaque jour, pour ne pas oublier. Demander pardon à Dieu est aussi se pardonner soi-même, et pardonner, dans toute la mesure du possible, à ceux « qui ne savent pas ce qu’ils font ». Ou peut-être cette cruauté mettait-elle au défi notre amitié et notre persévérance.

Je suis entrée en amitié avec moi-même car j’ai bien vu et senti que l’esprit a pénétré ces Chrétiens et qu’ils partageaient l’amour de Dieu avec tous les autres, les pauvres, les étrangers devenus samaritains, les exclus. Ils ne le faisaient pas seulement parce que leurs livres sacrés le leur demandent. Ils font partie, c’est certain et visible, de ceux qui prient Dieu et baignent leurs pensées dans la bonté et la miséricorde. Leur amitié est donc parfaitement authentique, mettant en œuvre une confiance mutuelle qui nous apprend à fuir les faux-semblants et qui finit par se déployer sans méfiance.

On apprend à distinguer la parole qui libère parce qu’elle est acceptée et reconnue, la parole vraie qui finit par saisir les mensonges pour mieux s’en échapper. On peut alors voir les liens devenir solides, parce que vrais et c’est ainsi que naissent naturellement et avec clairvoyance, les sentiments de compassion mutuelle.

Mes amis chrétiens font partie de ceux qui se trouvent sur les « chemins qui nous élèvent » (tariq al mustaqim) et nous y conduisent. Ils ravivent la beauté lorsque s’étendent autour de moi les instincts ou les calculs de mort et de pratiques exclusives. Des Chrétiens m’ont appris à faire mienne la phrase d’Antigone : « Je suis faite pour l’amour et non pour la haine », et les pratiques exclusives sont bien trop étroites pour les horizons dont j’ai besoin pour respirer. Fraterniser avec des Chrétiens permet l’élargissement de mon monde.

Non seulement, ils élargissent mon univers en le démultipliant, mais ils sont parvenus à ce que je m’accepte moi-même, accepter ce que je suis, avec mes qualités et mes défauts. Ils m’ont appris à découvrir mes failles et à les colmater sans regret ni amertume. Je me découvrais moi-même et je savais que je pouvais aller vers l’essentiel sans plus hésiter.

La demande coranique de mettre ma confiance en Dieu est passée par ma confiance dans la fraternité avec des Chrétiens. J’appliquai le Coran sans le savoir. Nous ne sommes pas la même communauté, dit-on, Dieu avait déjà proclamé cette évidence qu’il avait martelée dans le Coran mais nous respirons le même air et nous vivons sur la même terre, on est donc de la même communauté, de toute évidence.

Nous sommes une même communauté d’humains, fragiles et totalement finis, vivant dans et pour le bien, dans la mesure de nos possibilités et nous dirigeant vers le même objectif avec les mêmes espoirs et les mêmes craintes. Avant que d’être Chrétiens et Musulmans, nous sommes création divine. Nos stations dans l’élévation vers Dieu se recoupent et s’entrecroisent, s’enrichissant mutuellement chemin faisant, s’alimentant les unes les autres, s’entraidant, comme il est prescrit par notre Dieu nourricier parce que créateur. Car notre humanité est une. La relation entre moi et mes amis chrétiens est une relation qui nourrit l’esprit, comme un livre qui donne à réfléchir. Et Dieu est nourricier – rahmane, c’est une évidence.

Fraterniser

La fraternité est ce beau mot français qui qualifie les liens indispensables et naturels entre les humains et que la France a inscrit sur le fronton de ses mairies depuis la fin du 19ème siècle. Mais la réalité des choses, de la politique et du temps qui passe n’ont pas souvent donné lieu à sa mise en pratique et à le conjuguer. Même si le mot est au féminin, ce qui prouverait son ouverture au monde et ses promesses de vie, il reste peu concrétisé et peu utilisé dans la réalité que chacun(e) expérimente…

Cependant, employé en tant que verbe, le mot peut être conjugué à tous les temps, surtout au présent, dans la réalité de tous les jours et pour les besoins de vivre. Chacun(e) de nous peut le faire. Il finit alors par vraiment vibrer avec la liberté qui trouve son espace d’expansion et pousse vers le bien, et avec l’égalité qui devient synonyme de la rencontre avec l’autre quel qu’il soit et de l’amour. Ainsi, la devise de la France doit se conjuguer pour porter ses fruits.

« Fraterniser » est sur le même mode que le mot « respirer » et l’on ne peut respirer aisément et librement si l’on ne peut fraterniser. Comme lorsque la vastitude de l’horizon ne connaît plus de bornes et nous permet d’ « ouvrir notre poitrine » (Coran, 94-1) et d’inspirer profondément. En respirant librement, on fraternise et donc l’autre est l’égal de nous-mêmes : il devient nous-mêmes.

Ayant grandi en France, j’ai fraternisé avec des Chrétiens, cela va de soi. Des Chrétiens que j’ai rencontrés à l’école, au travail, dans les magasins et dans les rues. Des rencontres restées souvent fortuites, peu réfléchies (dans tous les sens du terme), parce que quelque chose nous en empêche, comme on passe près d’un tableau sans en saisir la beauté et le sens. Mon horizon et mes préoccupations étaient les mêmes que ceux des Chrétiens et ma relation avec eux ne semblait pas du tout évidente ou primordiale. Maris parfois, comme un rayon de soleil qui s’échappe, la condition sociale s’estompait comme une fumée pour ne laisser que les regards francs d’amitié. C’était rare.

Ce sont aussi bien l’avance dans l’âge que des besoins spirituels spécifiques, bien pointés, qui m’ont donné envie de creuser la question et de poser les yeux d’une manière plus consciente, dûment réfléchie. Ce n’était ni la sagesse qui semble accompagner les années, ni la fatigue qui fait de même. C’était tout simplement un besoin vital de spiritualité et d’ouverture au monde qui me semblaient inhérents à toute quête. Et ma quête était sans limites. Ce sont des domaines que l’on ne peut séparer et ma curiosité personnelle semblait trouver un large écho chez mes amis Chrétiens qui s’étonnaient de plus en plus de la multiplicité de ces Islams, tantôt intérieurs, tantôt proclamés haut et fort, mais toujours personnels.

Bien sûr, la possibilité de fraterniser a dépassé le monde des Chrétiens, elle a accroché les agnostiques qui me semblaient les plus humanistes, dans le sens le plus complet du terme, les athées qui paraissaient comme des oiseaux qui ne trouvaient aucune branche pour se poser, les Juifs qui me racontaient la shoah comme pour faire oublier les Palestiniens, et même les musulmans, dont certains avaient des choses à reprocher au monde entier.

Mais mon sentiment de fraternité s’est le plus souvent frotté aux Chrétiens probablement parce que j’apprécie la splendeur des cathédrales, la plainte des chants grégoriens et les couleurs des tableaux de la Renaissance. Egalement, les interrogations, les doutes et les pensées des hommes et des femmes chrétiens dont on parle dans les livres et qui ont fait l’histoire du christianisme depuis Jésus, sont devenues miens. Le regard posé sur les Chrétiens se faisait en langue française, ce qui donnait plus de force à mes questionnements et mes tâtonnements.

J’ai fait de la France – et de la langue française – un pays et un moyen de construction de moi-même, malgré les douleurs de l’histoire, un pays qui m’a offert des possibilités et des ouvertures. J’ai « appris » à vivre avec des Chrétiens comme j’ai appris des leçons à l’école : j’en ai oublié beaucoup, mais retenu certaines qui font jusqu’à ce jour, l’utilité et le sens de ma vie. Tous les pas que j’ai faits vers moi-même, jour après jour, je les dois à ces personnes qui pratiquent une religion différente de la mienne, mais une religion que je connais dans ses moindres détails.